Cette année-là, il y a fort longtemps, je passais mes grandes vacances à « La Joséphine »*, superbe « plantation » en
Guadeloupe, auprès d’une cousine, fille unique, qui m’avait invitée à lui tenir compagnie car, seule, elle s’ennuyait à mourir.
Colette était une enfant gâtée, possessive, et, comme à douze ans, j’avais déjà un caractère assez indépendant, cela n’allait pas entre nous sans quelques frictions suivies de bouderies pendant
lesquelles j’allais me cacher dans la niche du gros chien Tom, ou bien je descendais tout en bas de la propriété, traversant le premier niveau consacré aux fleurs, puis le second, destiné aux
légumes, jusqu’au troisième niveau, le vallon où se trouvait le cimetière de famille jouxtant la caféière. Là, je m’installais dans la chapelle du tombeau d’un aïeul, sûre de ne point être
dérangée, sauf par les voraces mouches-à-café, ni même d’entendre les lointains appels de Colette qui, jamais au grand jamais, ne se serait aventurée chez les morts, tant elle craignait de
rencontrer un revenant.
Une fin d’après-midi où je me sentais particulièrement offensée, je m’assis quelque temps au pied d’un des beaux palmiers trapus (de quelle rare espèce ?) qui se faisaient face à l’entrée de
l’esplanade, devant la maison : tout en conversant avec moi-même à haute voix, je frappais, sans penser à mal, le tronc du palmier, et le sol autour de moi, avec un bambou dont j’aimais me munir
pour la promenade.
Soudain, me parvinrent du salon, les accords endiablés d’une biguine créole. Je m’y précipitai pour écouter jouer le grand-père de Colette, remarquable musicien dont les brillantes improvisations
au piano nous donnaient des ailes.
Tôt le lendemain, je perçus un remue-ménage, entendis des exclamations réitérées, des bruits de voix multiples qui parvenaient de l’esplanade. Très intriguée, Colette et moi, nous descendîmes
voir ce qui se passait.
Devant le palmier, où je m’étais assise la veille, se tenait l’oncle Emmanuel, les joues aussi roses que son crâne chauve qui reluisait au soleil levant, où ne subsistait qu’une étroite auréole
de cheveux blancs ébouriffés, des tempes à la nuque ; il s’agitait, levait les bras au ciel comme pour le prendre à témoin, s’indignait, poussant des « Ah ! par exemple », « ça
alors », « bon sang de bon sang »…
Il se démenait autour d’une jeune plante brisée en maints endroits, aux feuilles saccagées, fanées, qui avait dû, hier encore, grimper allègrement au palmier. Il finit par s’exprimer calmement,
s’adressant au personnel accouru à ses cris, au lieu de se disperser aux postes de travail dans le domaine.
— Qui donc a commis cet acte de vandalisme ?… Euloge, Casimir, Céleste (c’étaient les plus vieux travailleurs), je pense bien que ce ne peut être vous, mais si vous connaissez le coupable, je
vous demande de me le dire…
— Moin pas savé, M’sié… fut leur réponse identique.
Les autres employés s’interrogeaient perplexes :
— Qui moune qui pé bien fait ça ? Cé pas un moune, cé cabrit-la qui chappé…
— Ribon, c’est toi !… Ne mens pas surtout !… dit enfin l’oncle en fixant sévèrement le jeune fils du jardinier, sur lequel les soupçons ne pouvaient point ne pas se porter, car Ribon avait
coutume de choisir justement l’esplanade pour faire tourbillonner sa toupie, la fouettant énergiquement dès que ralentissait sa rotation.
— A pas moin, M’sié…
L’oncle Emmanuel ne nous questionna pas, Colette ni moi, ne pouvant sans doute imaginer qu’ait pu nous venir à l’idée, averties comme nous étions censées l’être, d’abîmer cette future magnifique
bougainvillée rapportée d’Indochine par un ami, qui faisait pendant au second plant de la même rare espèce, intact, lui contre le palmier d’en face.
En toute vérité, il s’écoula un long moment avant que j’eus reconstitué en pensée la scène de la veille vécue sous le coup de l’irritation : mais oui, c’était bien là que j’avais stationné… Oui,
j’avais fouetté avec ma badine cette plante dont franchement j’ignorais la valeur… Eh oui, je m’en rendais compte à présent, avec stupéfaction. Trop tard, il était trop tard pour me découvrir
maintenant, avouer ma sottise, perdre la face devant tous ces gens…
Ribon roulait des yeux blancs, la bouche entr’ouverte sur des dents éclatantes. Il paraissait plus étonné encore de l’importance accordée à ce végétal que de l’accusation elle-même. C’est du
moins l’interprétation que je me plu à donner à son ahurissement, parce qu’en minimisant ainsi son amour-propre, j’atténuais d’autant ma faute.
Découragé, l’oncle n’insista pas ; renvoya les gens puis s’employa à soigner la plante blessée.
Ce mensonge par omission me resta sur la conscience, même après avoir récité les « trois Pater, trois Ave », sentence que m’imposa par la suite un prêtre indulgent, lors d’une
confession qui mentionnait le péché « d’avoir menti » sans autres précisions que d’ailleurs il n’exigea pas.
La bougainvillée martyre infligea un cinglant démenti à mes remords, car, revenant à « La Joséphine » quelques années plus tard, je tombai des nues en constatant de quelle prodigieuse
façon elle s’était déployée sur le stipe du palmier en une somptueuse parure de branchetées doubles d’un violet profond, qui l’emportait en luxuriance sur la bougainvillée jumelle demeurée
chétive, comme si la fustigation subie avait déclenché un mystérieux processus de croissance accélérée.
Cette résurrection ne dissipa point les remords de ma lâche attitude envers le pauvre Ribon ; j’avais entamé la confiance qu’un enfant voue naturellement aux adultes, et c’est à travers la faille
causée par une injustice que peut s’introduire dans une âme un ferment de rancune qui, d’injustice en injustice, prospère parfois jusqu’à la rendre rebelle.
C’est seulement beaucoup plus tard, le jour où j’eus rédigé ce texte, que je me suis enfin donné l’absolution.
Suzanne CHARVET
*La Joséphine était une plantation située au Matouba en Guadeloupe. C'était une magnifique propriété où l'on cultivait café et caco qui appartenait à la Famille Le Dentu. Annette Le Dentu,
épouse de Paul Dormoy était la grand-mère de Saint-John Perse (Alexis Léger). Détruite par un cyclone, Suzanne y passait ses grandes vacances et ce qu'elle nous conte ici lui est
réellement arrivé.
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