Elle a publié...

Elle les aime... et leur dédie cet hommage

Aussi loin que remontent mes souvenirs, une bête est toujours présente à mes côtés, partageant mes jeux, mes loisirs, mon sommeil, attachée à mes pas, confiante, enjouée, ses yeux fixés sur les miens, semblant me dire : " Nos destins se sont joints, à la vie, à la mort ".
Merci, chères petites âmes, de m'avoir accompagnée, stimulée tout au long du chemin de la vie, cette " aventure si périlleuse que personne n'en sort vivant " (sic Sir Winston Churchill) qui disait aussi ! " Plus je vieillis, plus j'aime les animaux ".

Extrait de l'avant propos de PETITES AMES
de Suzanne CHARVET,
Publié chez DECAL'AGE PRODUCTIONS
Prix 12 €
Dimanche 17 août 2008

Il tenait tout entier dans le creux de ma main,
ce chaton nouveau-né dans ma salle de bain,
un sombre jour d’hiver, d’une humble chatte errante
depuis peu recueillie, affamée et souffrante.

Mère et fils à présent partagent mon destin ;
à dissiper l’ennui leur pouvoir est certain ;
sont-ils ces demi-dieux des maisons égyptiennes ?
ces dieux lares, esprits chers à la Rome ancienne ?

Magiciens ou sorciers ? Qui le saura jamais.
Je leur dois ce climat de confort et de paix
qui règne à mon foyer, ces ronrons euphoriques
et tout l’or dispensé par leurs yeux magnifiques.

Les chats portent malheur à qui les fait périr ;
triste sire est celui qui ne peut les souffrir,
les chasse et ne s’émeut jamais de leur misère ;
celui-là n’aura point pitié d’un pauvre hère.


Ces mécènes de charme sont extraits d'un recueil  "Sa grâce le chat" que Suzanne CHARVET a conçu en décembre 2007. Il est dédié à ces félins à propos desquels il règne parfois tant de mystère.
Seraient-ils exclus du céleste Eden alors que dans la lointaine Egypte des pharaons, on les considérait comme des demi-dieux ? Chez nous, ils ont même été longtemps tenus pour les responsables de tout ce qui arrivait de mauvais et, au Moyen âge, on allait jusqu'à les pourchasser et les torturer quand on ne les brûlait pas vifs !

par L. Petriac publié dans : Aspects créatifs
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Vendredi 1 août 2008

N’accorde aucun prix à l’engouement populaire,
des louanges le bruit ne dure qu’un moment.
Entends l’avis du sot, le froid ricanement
des gens ; reste serein face au public grégaire.

Le poète est un roi. Va, libre et solitaire
vers ce qui, pour l’esprit, est enrichissement.
Trie, affine les fruits de ton recueillement
sans chercher pour ton oeuvre un quelconque salaire.

Elle est ta récompense et son seul juge est toi
qui peux mieux que tout autre en estimer l’aloi.
Répond-elle à ton goût de rigoureux artiste ?

Alors laisse la foule à son gré la railler
et cracher sur l’autel où la Muse t’assiste,
jeu puéril qui fait ta lampe vaciller.

* Traduction libre du seul sonnet qu'ait écrit, semble-t-il, POUCHKINE

Cette traduction d'un sonnet du grand POUCHKINE, Suzanne CHARVET s'y était prêtée voici déjà une dizaine d'années évoquant dans un in-folio ce qu'avait été l'existence du grand poète.
Serguèv Lvovitch dit POUCHKINE, très cultivé, passait pour poète au début du XIXème siècle. Sa mère était une petite-fille d’Abraham, "le nègre de Pierre le Grand". Le 6 Mai 1820, le tsar Alexandre Ier le bannit de Saint-Pétersbourg et l’assigna à résidence au sud de la Russie, parce qu’il s’était rendu suspect par ses strophes prônant la liberté. Il y passa son temps à composer de très nombreux ouvrages lyriques.
Le 18 Septembre 1826, le tsar Nicolas Ier le manda à Moscou comme poète de la cour, rôle auquel il ne se prêta pas. En 1831, il épousa Natalia GONTCHAROVA, une beauté sensationnelle, fille du grand écrivain GONTCHAROV, et retourna à Saint-Pétersbourg où sa femme, grâce à ses relations familiales, lui fit mener une vie très mondaine qui lui pesait d’autant plus que ce milieu d’aristocrates lui était fort hostile à cause de ses origines.
Cette atmosphère empoisonnée eut de tragiques conséquences car POUCHKINE provoqua en duel le 27 Janvier 1837, Georges DANTHES, officier de la Garde, un Français émigré qui courtisait sa femme. Il fut blessé au foie et expira le 29 Janvier après une cruelle agonie.
Etrangement, POUCHKINE, de son vivant s’interrogeait sur le jour de l’année qui serait l’anniversaire de son décès futur...
 

par L. Petriac publié dans : Aspects créatifs
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Samedi 26 juillet 2008

(Suite de l'article précédent : http://www.amesd-outre-mer.com/article-21429875.html)

Outre le croquet, la distraction en honneur à La Joséphine était le jeu de lettres. Les amateurs, groupés en deux camps rivaux, s'asseyaient côte à côte devant une grande table sur laquelle ils étalaient au fur et à mesure les mots qu'ils composaient, puisant tout à tour dans un sac de cinq cents lettres - cartonnées, noir sur blanc - rationnellement proportionnées selon leur fréquence dans l'écriture.
La règle, très sévère, n'admettait que les noms communs à l'exclusion des noms propres, de nombre, et des mots grossiers. Sans pluriel tiré du singulier. Sans féminin tiré du masculin. Tout mot déjà formé pouvait être transformé en y ajoutant une ou plusieurs lettres, mais jamais en en retranchant. Le camp totalisant, le premier, dix mots gagnait.
Les lettres inutilisées s'accumulaient en attente au haut de la table, constituant le trésor commun où ceux dont c'était le tour de jouer, avec le sac en mains, puisaient à volonté. Tout mot formé ou transformé donnait droit au tirage d'une lettre venant s'ajouter aux deux lettres tirées d'emblée dans le camp où passait le sac. Quand l'adversaire n'avait rien su composer, l'élégance voulait qu'on allongeât ses propres mots afin de les rendre moins vulnérables, avant de voler ceux de la partie adverse. Aussi les joueurs qui gagnaient avec dix mots très courts se faisaient huer par leurs rivaux qui, eux, ne cédant pas à la facilité, alignaient moins de mots mais plus importants.
Un arbitre, le même pour les deux camps, avait seul le droit de consulter le dictionnaire lorsqu'on lui chuchotait à l'oreille un mot douteux - en l'épelant s'il vous plaît -. Autrement c'eût été trop commode de s'inspirer en feuilletant le Larousse. Ainsi désarticulant les noms pour les englober dans d'autres substantifs contrôlions-nous notre vocabulaire et l'enrichissions.
Je possède encore un sac de cinq cents lettres hélas inemployées. Qui, de nos jours, aurait suffisamment de temps pour s'immobiliser pendant des heures ? Mais surtout qui voudrait s'astreindre à un jeu aussi sérieux ? D'ailleurs un tel assortiment ne se trouve plus dans le commerce.
Le jeu plus compliqué des charades en actions était pratiqué plutôt par les adultes. Il se déroulait ainsi : ceux qui se voulaient comédiens s'installaient à une extrémité du salon sur une scène rapidement aménagée au moyen de tapis, de chaises etc... ayant au préalable choisi un mot connu d'eux seuls qu'ils interprétaient en autant de seynètes que ce mot comptait de syllabes, incluant habilement celles-ci dans leurs réparties improvisées. Plus un acte final au cours duquel les acteurs devaient prononcer le plus discrètement possible, le mot en son entier, à deviner par le public.
Cela donnait lieu à un assaut d'imagination, au recours à des déguisements de fortune, à des accessoires hétéroclites, moyennant force mimiques désopilantes ou faussement tragiques qui mettaient l'auditoire (parents et amis) en joie.
Et puis la piano résonnait souvent entre ces murs, car presque tous les membres de cette famille étaient musiciens. Déjà à treize ans ma cousine Colette exécutait avec aisance des sonates de Chopin ; en cela je l'enviais sincèrement.
Mais le plus doué c'était sans conteste le vieil oncle Emmanuel, excellent pianiste des grandes oeuvres classiques, compositeur aussi à ses heures de biguines, bamboules créoles et ragtimes qui nous emballaient.
Par-dessus tout je raffolais de pique-nique au saut-d'eau, rivière de cristal, glacée à toute heure, qui cavalcadait, jouait à saute-mouton avec les blocs de lave encombrant son lit, tels des bestiaux venus s'y désaltérer, avant de remplir de profondes vasques où l'on se plongeait avec délices.
Sur les rives la végétation jubilait en des orgies de sève, des grands-messes de soleil, étalait ses draperies, tendait ses guirlandes, déroulait ses festions, mêlant le chuchotement de ses feuilles au bavardage de l'eau. On sortait de là comme recréé avec des ailes.
Il n'y avait à déplorer qu'une plaie à La Joséphine, inévitable dès qu'on s'aventurait dans les plantations, une plaie de petite taille, mais combien virulente ! : la mouche à café replète, jaune et rouge, qui piquait fort, doublait alors de volume, pleine de sang qui giclait sur la peau quand on l'écrasait d'une taloche.
La fée du logis, ou plutôt la femme forte de l'Evangile c'était Tante Henriette. Quoique âgée déjà elle menait son monde d'une main à la fois ferme et douce, veillait au grain à la maison et chez le personnel assez nombreux dont elle organisait le ravitaillement, assurait les soins aux malades et aux accidentés. Il est vrai que Tante Clo et Tante Lilotte, toujours empressées, dévouées, l'aidaient efficacement.
L'ordre, la paix, le zèle de vivre, dirais-je, régnaient en cette demeure sans grand confort ni le moindre luxe, mais digne et de bon ton. On s'y sentait privilégié, élu.

La Joséphine n'est plus, ravagée de fond en comble par un cyclone. la famille s'est dispersée, ses membres ne rejoindront plus leurs aïeuls dans le petit cimetière envahi par la brousse.
"Tant mieux, rien derrière moi, qu'autant en emporte toujours le vent", avait répondu Saint John Perse à Jacqueline Kennedy qui, au retiour d'un voyage en Guadeloupe en 1967 lui rapportait en souvenir un bout de fer de lance de la grille du cimetière, en lui rendant compte du désastre (1).
Vivez encore un peu de temps en ma mémoire, chers disparus de La Joséphine ; toi aussi, ma mère, que je revois se rengorgeant d'avoir volé puis transformé de façon inattendue un mot banal, ou bien fulminant, croquet en main, contre cet Adrein, ce blanc-bec...
Jusqu'à ce que, à mon tour, je vous dise " à Dieu "...
Suzanne CHARVET


(1) D'après "Saint John Perse, Oeuvres complètes NRF Gallimard, pp. XXXVIII et II0I.

 

par S. Charvet publié dans : Paysages, décors
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Mercredi 23 juillet 2008

Qu'elle était belle la Joséphine quand, jeune adolescente, j'eus l'occasion d'y séjourner, puis de la visiter à maintes reprises.
On y parvenait par un chemin long de plusieurs kilomètres, pavé de grosses pierres sur lesquelles les jantes en fer de la berline familiale et les sabots des chevaux qui la tiraient faisaient un beau tapage l'annonçant de loin.
De chaque côté de la route régnait "la forêt" laissant apparaître à certains endroits un réseau de lianes qui, du faîte de très hauts arbres pendaient jusqu'à terre. Les ayant soigneusement repérées, ces lianes, j'allais intrépidement les escalader et m'y balancer.
En fin de chemin, de beaux palmiers "sang-dragon" semblaient parader pour accueillir les visiteurs.
L'entrée très large, sans grille ni portail, débouchait sur une vaste esplanade de terre battue absolument plane, formant un rectangle allongé. j'ai souvenance de l'avoir vue animée par de fréquentes parties de croquet tellement passionnées qu'il s'ensuivait des rancunes tenaces. C'est ainsi que ma mère conçut une haine farouche contre un certain neveu qui, sans égards, l'envoyait régulièrement bouler au diable, la contraignant d'aller chercher son bien au coeur de massifs qui accrochaient son chignon, égratignaient sa robe et ses bas.
A droite de l'esplanade une superbe rotonde d'imposants "pommiers roses" disposés en un bel ovale avait des allures de salon en plein air. A la saison, il y tombait des fruits ronds, plutôt petits, joliment rosés, à ce point parfumés et sucrés qu'ils en devenaient vite écoeurants.
A gauche commençait un magnifique parc d'espèces choisies. dès l'orée se dressaient de splendides manguiers greffés dont les somptueuses voûtes répandaient, même en plein midi, une ombre sans faille sur un sol couvert de mousse.
Leurs mangues présentaient, de profil, une ébauche d'éperon garantissant leur noblesse, car elles portaient des noms d'impératrices : Julie, octavie, Amélie, Eugénie... Le fait est que je n'ai jamais plus de ma vie goûté de pulpe aussi savoureuse. Sous l'un des manguiers était accrochée une solide balançoire qui nous emportait dans les frondaisons.
La maison ne comportait qu'un étage. C'était une bâtisse en bois de grandes dimensions harmonieusement proportionnées, d'un gris bleuâtre, dont la façade s'ornait d'un fronton triangulaire exhibant les initiales L D (LE DENTU).
Derrière, en retrait à droite, se trouvaient les dépendances et les cases des travailleurs d'où parvenaient, par moments, les bruits familiers du train-train quotidien, des bribes de mélopées, des pleurs ou des rires d'enfants.
A gauche s'étendait une immense terrasse cimentée, surmontée en arrière d'un revêtement de bois à compartiments où coulissaient de larges et très longs tiroirs montés sur roulettes, dans lesquels séchaient longuement au soleil cacao et café, qu'on tirait le jour et rentrait la nuit.

L'esplanade était bordée de bougainvillées mauves et pourpres et d'une espèce de palmiers trapus sur les troncs desquels étaient suspendus des tronçons de fougère arborescente où l'oncle Emmanuel cultivait des orchidées. l'une d'elles avait nom "Sanctus Spiritus" ; elle fleurissait sous la forme d'une colombe d'un blanc immaculé, nichée dans le creux d'un pétale, vivant bijou qui aurait presque incité à la prière.
Toujours à gauche, parfaitement camouflé par une haie de "cerisiers-côtes", s'élevait un petit édicule utilitaire en bois qu'on dénommait pudiquement "dame rose", dûment aéré par une ouverture en forme de coeur au-dessus de la porte. Pour peu qu'on laissât celle-ci ouverte, on pouvait converser avec Tom, le gros chien bai-brun dont la niche s'ouvrait juste en face.
C'était une brave bête qui paraissait avoir inventé le mouvement perpétuel, tant remuait sa queue. Tom n'était pas jaloux de Kiss, l'autre chien tout blanc, plus petit qui, lui, vivait libre et qu'il courait retrouver sitôt qu'on le détachait à certaines heures.
Derrière la maison le terrain descendait jusqu'aux plantations. Il comportait trois niveaux de belle étendue : le premier était réservé aux fleurs, y compris des roses, pourtant rares en Guadeloupe. le second palier était consacré au jardin potager dont les produits abondants nourrissaient la maisonnée, le surplus allant aux travailleurs. Enfin tout le bas était occupé par le cimetière de famille que cernaient cacaoyères et caféières. c'est dans l'une de ses chapelles que j'allais parfois m'installer à côté d'un angelot joufflu afin de lire tranquille, dans un silence de tout repos...

(Tiré de LA JOSEPHINE, de Suzanne CHARVET) A SUIVRE...
 

par S. Charvet publié dans : Paysages, décors
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Lundi 21 juillet 2008

Cette année-là, il y a fort longtemps, je passais mes grandes vacances à « La Joséphine »*, superbe « plantation » en Guadeloupe, auprès d’une cousine, fille unique, qui m’avait invitée à lui tenir compagnie car, seule, elle s’ennuyait à mourir.
Colette était une enfant gâtée, possessive, et, comme à douze ans, j’avais déjà un caractère assez indépendant, cela n’allait pas entre nous sans quelques frictions suivies de bouderies pendant lesquelles j’allais me cacher dans la niche du gros chien Tom, ou bien je descendais tout en bas de la propriété, traversant le premier niveau consacré aux fleurs, puis le second, destiné aux légumes, jusqu’au troisième niveau, le vallon où se trouvait le cimetière de famille jouxtant la caféière. Là, je m’installais dans la chapelle du tombeau d’un aïeul, sûre de ne point être dérangée, sauf par les voraces mouches-à-café, ni même d’entendre les lointains appels de Colette qui, jamais au grand jamais, ne se serait aventurée chez les morts, tant elle craignait de rencontrer un revenant.
Une fin d’après-midi où je me sentais particulièrement offensée, je m’assis quelque temps au pied d’un des beaux palmiers trapus (de quelle rare espèce ?) qui se faisaient face à l’entrée de l’esplanade, devant la maison : tout en conversant avec moi-même à haute voix, je frappais, sans penser à mal, le tronc du palmier, et le sol autour de moi, avec un bambou dont j’aimais me munir pour la promenade.
Soudain, me parvinrent du salon, les accords endiablés d’une biguine créole. Je m’y précipitai pour écouter jouer le grand-père de Colette, remarquable musicien dont les brillantes improvisations au piano nous donnaient des ailes.
Tôt le lendemain, je perçus un remue-ménage, entendis des exclamations réitérées, des bruits de voix multiples qui parvenaient de l’esplanade. Très intriguée, Colette et moi, nous descendîmes voir ce qui se passait.
Devant le palmier, où je m’étais assise la veille, se tenait l’oncle Emmanuel, les joues aussi roses que son crâne chauve qui reluisait au soleil levant, où ne subsistait qu’une étroite auréole de cheveux blancs ébouriffés, des tempes à la nuque ; il s’agitait, levait les bras au ciel comme pour le prendre à témoin, s’indignait, poussant des « Ah ! par exemple », « ça alors », « bon sang de bon sang »…
Il se démenait autour d’une jeune plante brisée en maints endroits, aux feuilles saccagées, fanées, qui avait dû, hier encore, grimper allègrement au palmier. Il finit par s’exprimer calmement, s’adressant au personnel accouru à ses cris, au lieu de se disperser aux postes de travail dans le domaine.
— Qui donc a commis cet acte de vandalisme ?… Euloge, Casimir, Céleste (c’étaient les plus vieux travailleurs), je pense bien que ce ne peut être vous, mais si vous connaissez le coupable, je vous demande de me le dire…
— Moin pas savé, M’sié… fut leur réponse identique.
Les autres employés s’interrogeaient perplexes :
— Qui moune qui pé bien fait ça ? Cé pas un moune, cé cabrit-la qui chappé…
— Ribon, c’est toi !… Ne mens pas surtout !… dit enfin l’oncle en fixant sévèrement le jeune fils du jardinier, sur lequel les soupçons ne pouvaient point ne pas se porter, car Ribon avait coutume de choisir justement l’esplanade pour faire tourbillonner sa toupie, la fouettant énergiquement dès que ralentissait sa rotation.
— A pas moin, M’sié…
L’oncle Emmanuel ne nous questionna pas, Colette ni moi, ne pouvant sans doute imaginer qu’ait pu nous venir à l’idée, averties comme nous étions censées l’être, d’abîmer cette future magnifique bougainvillée rapportée d’Indochine par un ami, qui faisait pendant au second plant de la même rare espèce, intact, lui contre le palmier d’en face.
En toute vérité, il s’écoula un long moment avant que j’eus reconstitué en pensée la scène de la veille vécue sous le coup de l’irritation : mais oui, c’était bien là que j’avais stationné… Oui, j’avais fouetté avec ma badine cette plante dont franchement j’ignorais la valeur… Eh oui, je m’en rendais compte à présent, avec stupéfaction. Trop tard, il était trop tard pour me découvrir maintenant, avouer ma sottise, perdre la face devant tous ces gens…
Ribon roulait des yeux blancs, la bouche entr’ouverte sur des dents éclatantes. Il paraissait plus étonné encore de l’importance accordée à ce végétal que de l’accusation elle-même. C’est du moins l’interprétation que je me plu à donner à son ahurissement, parce qu’en minimisant ainsi son amour-propre, j’atténuais d’autant ma faute.
Découragé, l’oncle n’insista pas ; renvoya les gens puis s’employa à soigner la plante blessée.
Ce mensonge par omission me resta sur la conscience, même après avoir récité les « trois Pater, trois Ave », sentence que m’imposa par la suite un prêtre indulgent, lors d’une confession qui mentionnait le péché « d’avoir menti » sans autres précisions que d’ailleurs il n’exigea pas.
La bougainvillée martyre infligea un cinglant démenti à mes remords, car, revenant à « La Joséphine » quelques années plus tard, je tombai des nues en constatant de quelle prodigieuse façon elle s’était déployée sur le stipe du palmier en une somptueuse parure de branchetées doubles d’un violet profond, qui l’emportait en luxuriance sur la bougainvillée jumelle demeurée chétive, comme si la fustigation subie avait déclenché un mystérieux processus de croissance accélérée.
Cette résurrection ne dissipa point les remords de ma lâche attitude envers le pauvre Ribon ; j’avais entamé la confiance qu’un enfant voue naturellement aux adultes, et c’est à travers la faille causée par une injustice que peut s’introduire dans une âme un ferment de rancune qui, d’injustice en injustice, prospère parfois jusqu’à la rendre rebelle.
C’est seulement beaucoup plus tard, le jour où j’eus rédigé ce texte, que je me suis enfin donné l’absolution.
Suzanne CHARVET

*La Joséphine était une plantation située au Matouba en Guadeloupe. C'était une magnifique propriété où l'on cultivait café et caco qui appartenait à la Famille Le Dentu. Annette Le Dentu, épouse de Paul Dormoy était la grand-mère de Saint-John Perse (Alexis Léger). Détruite par un cyclone, Suzanne y passait ses grandes vacances et ce qu'elle nous conte ici lui est réellement arrivé.
 
 

par S. Charvet publié dans : Atmosphères
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Vendredi 18 juillet 2008

Suzanne CHARVET a toujours vécu entourée d'animaux et PETITES AMES publié en 2005 rend hommage à une grande quantité de ceux qui ont beaucoup compté pour elle. Si le texte qui suit a la particularité d'être dédié à un chien sans qu'aucune de ces petites âmes ne soit ici nommée, il pourrait tout aussi bien s'adresser à nombre de complices à quatre pattes qui ont trouvé, un jour, chez elle gîte et affection. Des bêtes auxquelles elle a toujours donné des noms très affectueux : Vanie, Kochka (traduction russe de chat), Ivany, Barry...    

Qui saurait dire, en clair langage
quel est entre nous ce lien,
puisque les mots sont l’apanage
des humains, or tu n’es qu’un chien.

Je sais seulement que je t’aime
davantage que mes amis,
car avec toi je suis moi-même
sans contrainte ni compromis.

Avec ta patte c’est ton âme
que tu me donnes, lors comment
t’en vouloir, t’adresser un blâme
si tu la refuses aux gens.

Tu te soumets à l’exigence
de ton coeur, ce vivant trésor,
mais tu ne fais pas allégeance
à la matière, à nos veaux d’or.

Par toi je suis en résonance
avec un univers secret
dont ton instinct a connaissance
tandis que j’en ressens l’attrait...

Ou la menace... mais sans doute,
conscient de ta mission,
tu restes sans cesse à l’écoute
de la moindre vibration.

La peur de te perdre me hante ;
même en trompant mon chagrin fou
je n’aurais plus la rassurante
impression d’être tabou.

(*) Poème extrait du recueil PETITES AMES publié chez DECAL'AGE PRODUCTIONS, 12 €

par L. Petriac publié dans : Livres
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Vendredi 11 juillet 2008



Située face à la mer, Port
Louis a longtemps été un bassin cannier. Après la fermeture de l’unité sucrière de Beauport, la vie s’est quasiment arrêtée puis l'endroit a changé d’appellation au cours du temps. En 1732, Port-Louis s'appelait Pointe-d'Antigues avant de devenir, pendant la révolution, Port-Libre.
Si l'histoire de la commune est ponctuée de luttes ouvrières à l'usine Beauport, les dernières datant des années 50, Port-Louis reste aussi un symbole local de la résistance au gouvernement de Vichy.
Après la seule exploitation de la production cannière, les Port-Louisiens se sont tournés vers le tourisme. Un musée, celui consacré à la canne à sucre, est visible à l'usine de Beauport. Village de pêcheurs, Port-Louis est situé au nord-ouest de Grande Terre. Ses rues sont bordées de cases créoles et son église est entourée de palmiers. Une particularité : son cimetière. Au bout de la plage du Souffleur, on peut y voir des tombes creusées dans le sable et entourées de conques de lambis. Certainement l'un des plus originaux de Grande Terre. De la Pointe d’Antiques, au Port Louis en passant par Port Libre, le site est aujourd’hui devenu un port de pêche. Le métissage culturel de cette cité du nord grande terre est exceptionnel, et ce brassage de cultures et d’ethnies fait de Port Louis une terre d’accueil où il fait bon vivre. Suzanne CHARVET, par ses origines, en est l'illustration même.
Aujourd’hui, la commune tente de retrouver un plein essor en portant ce que sont ses valeurs et la diversité même de ses paysages magnifiés ci-dessus par une photo de Jacqueline Vigne montrant la plage Absalom de Port-Louis.

par L. Petriac publié dans : Paysages, décors
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Mardi 8 juillet 2008

Cette magnifique composition tirée d'une récente réflexion de Suzanne CHARVET pourrait en amener quelques-uns, poètes à leur heure, à méditer. Quand on a jamais pensé devoir un jour mettre un terme à sa créativité et laisser sa plume dans l'encrier...

Le poète aura beau célébrer le printemps,
ses dons gratuits et leur subtil enivrement ;
s’émerveiller des vols d’hirondelles futées
revenant au foyer où leur âme est restée ;
chanter, danser, boire le vin
jusqu’à se croire un peu divin ;

Sans se piquer, cueillir la rose,
ne voir que le côté ensoleillé des choses ;
atteindre les sommets d’un amour partagé
si parfait que l’esprit s’y révèle engagé ;
présenter le profil quand trop plate est la face,
pour que meilleur accueil au visage se fasse ;

Rien ne peut empêcher, hélas, que tôt ou tard,
tout passe ou dépérit, s’use de toutes parts ;
que le mal sur le bien, de façon continue
l’emporte, laissant cours aux réalités nues ;
que la mort dégradante à tout destin met fin,
bannissant d’ici-bas les joyeux lendemains ;

Mais l’homme répugne à ce que la connaissance
acquise au prix de tant d’efforts et de souffrances
soit perdue, alors il invente un paradis
où toujours survivraient justes et repentis.
le poète en mourant, d’une main épuisée,
laisse choir sa lyre aux cordes toutes brisées.

En vain il a chanté, car… tout est vanité ?
mais plus vain que tout est le mot éternité
dont les religions font usage sans cesse,
promettant aux humains en profonde détresse,
dans quel futur Eden, quel délice sans fin,
d’où nul n’est revenu, que nul n’a donc dépeint.

par L. Petriac publié dans : Aspects créatifs
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Jeudi 26 juin 2008

Suzanne CHARVET a trouvé dans la poésie un moyen d'expression qui lui fait quasiment refuser tout autre moyen d'épanchement scriptural. Son style, épuré, très respectueux des usages de notre Français ou, du moins, de ce qui en reste encore aujourd'hui entre deux bouleversements voulus par l'Académie Française et ses immortels, aurait pu, à coup sûr, faire le bonheur de n'importe quel éditeur de beaux textes. Seulement...
Seulement, il y a la poésie et l'art de tourner en rimes et autres accrostiches tout ce qu'il y aurait à dire sur la civilisation et ses nombreux excès. Et des excès à commenter, vous pouvez me croire, il y en a quelques-uns ! Suzanne, malgré son âge avancé et ses presque cent ans (!) ne manque pas d'inspiration. Que nenni ! Un in-folio mensuel permet du reste de mesurer toute sa créativité ! Le dernier auquel nous avons eu l'insigne honneur de collaborer, de très loin, à DECAL'AGE est consacré à la chaleur du coeur et à la solitude affective qui, parfois, se trouve être le lot des moins vernis d'entre nous !
Mais, voyons plutôt ce que notre âme créole nous dit à propos de ce mystérieux organe :

C’est un fait, tout le monde meurt
forcément d’un arrêt du cœur,
quelle puisse en être la cause ;
alors qu’il batte aussi longtemps qu’il en dispose,
 
Contre le cœur d’une âme sœur,
le seul état qui justifie
qu’on soit en vie
non le standing, le jeu, l’étude ou le labeur...

par L. Petriac publié dans : Aspects créatifs
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Jeudi 19 juin 2008

Suzanne CHARVET garde de son enfance le souvenir d'une période de miel où sa Doudou, dont elle parle toujours avec affection, aimait l'accompagner en ville au Port-Louis. Son père Louis CHARVET, d'abord Conducteur des ponts et Chaussées y occupait des fonctions d'Ingénieur chargé de veiller au réseau routier et il revenait à la Doudou de veiller en journée sur la petite.
Ah, sa Doudou ! Longtemps après, elle continue d'en parler. Avec même une certaine émotion dans la voix. Elle lui a d'ailleurs rendu souvent hommage et dans HORIZONS D'OUTRE-MER elle revient en poésie sur ce que lui a apporté ce personnage haut en couleurs. La jeune fille dont nous reproduisons ci-dessous le portrait se rapproche assez du souvenir que Suzanne CHARVET conserve de cette Doudou si affectueuse.


 

par L. Petriac publié dans : Atmosphères
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